Jeudi fin d'après-midi, je viens d'arriver à Lucerne (où j'ai tant de souvenirs d'enfance et d'adolescence - lire mes billets de début août). Un bel hôtel art déco qui surplombe le lac, juste en face de ce qui reste de la propriété de Tribschen, où Wagner écrivit sa Siegried-Idyll. Il a accepté de me recevoir, malgré un agenda qui ne lui laisse aucun répit depuis trois semaines. D'une exquise courtoisie, le pied aussi vif que la tête est alerte, il est attentif à tout et à tous, se tient informé des moindres détails de la vie musicale, bref, à 83 ans, Pierre Boulez est dans une forme olympique, et ce long moment passé avec lui à évoquer souvenirs, constats et projets est un privilège rare.
Hier soir, dans la splendide salle de concerts de Lucerne, concert de clôture de la Lucerne Academy, fabuleux orchestre de jeunes réuni par l'intendant du Festival, Michael Haefliger, et confié pendant tout le mois d'août à Pierre Boulez (celui-ci me confiait que la moitié de ces musiciens était américaine et que la présence des solistes de l'Ensemble Intercontemporain avait été bien utile pour les "coacher").
Ce reportage - en anglais - sur Boulez et cette Academy en dit long sur la jeunesse et la générosité de celui qui ne veut pas se présenter en "grand-père" des jeunes compositeurs et interprètes qui travaillent avec lui
http://www.guardian.co.uk/music/video/2008/aug/28/pierre.boulez
Programme gargantuesque ce vendredi soir, devant une salle archi-comble que le programme "d'avant-garde" ne semble avoir aucunement découragé.
En première partie, deux oeuvres de grandes figures du XX° siècle les Quatre dédicaces de Berio et, extrait de la Symphonia de 1997, l'allegro scorrevole, du centenaire et toujours fringant Elliott Carter,
et surtout deux créations.
"Change" de Johannes Borowski, un Allemand de 28 ans, est une pure merveille de science orchestrale: on sent un plaisir, un bonheur du jeune compositeur à jouer, à jouir de toute la palette sonore d'un grand orchestre, et généreusement. On pourrait penser à du Lindberg. Triomphe pour cette création.
Même âge, même look de garçon sage, Ondrej Adamek nous offre, quant à lui, Endless steps. Enthousiasmant là aussi. Avec une bonne dose d'humour, de clins d'oeil, un art - jamais gratuit, ni factice - d'utiliser toutes les ressources instrumentales notamment des cordes - une pizzicato polka géante -. Multiples rappels pour Adamek et ses magnifiques interprètes.
On se disait que, décidément, la jeune génération de compositeurs sait écrire pour l'orchestre et se moque comme d'une guigne des clivages d'autrefois. Musique suprêmement élaborée, mais écrite pour le public. Pour être aimée du public.
Et, en deuxième partie, rien moins que Le Sacre du printemps. On a beau se dire que Pierre Boulez a dirigé l'oeuvre des centaines de fois, on reste ébloui, émerveillé, par la splendeur d'une interprétation hors pair, et la ferveur de cet orchestre superlatif qui achevait ainsi son "académie" lucernoise. Et quand on va saluer le chef en coulisses après un tel marathon, on le retrouve frais et dispos avec une lueur d'amusement dans le regard. Il n'est pas près de décrocher. Tant mieux ! Merci Monsieur Boulez.
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