Passons sur tous les hommages qui pleuvent systématiquement sur un artiste dès qu’il meurt : du Président de la République à ses jeunes collègues, on rivalise de superlatifs et de sentiments compassionnels. Jean Ferrat n’y a pas échappé. Et c’est sans doute justifié, puisque rares sont aujourd’hui les chanteurs qui traversent les décennies.
Ce n’est pas, on s’en doute, le “compagnon de route” du parti communiste que j’ai envie de retenir du personnage, ni même cette étiquette de chanteur “engagé” qu’il partageait avec beaucoup d’autres dans les années 60/70. Musicalement, les grandes mélodies sirupeuses (comme sa chanson la plus célèbre “La Montagne”) sont très datées.
Mais, pour ma génération, le nom de Ferrat reste indissolublement lié à celui d’Aragon et à un disque en particulier :

Aragon, détestable politique, mais grand poète.
On connaît Que serais-je sans toi… (voir : Ferrat chante Que serais-je sans toi ), peut-être un moins C’est si peu dire que je t’aime :
Comme une étoffe déchirée
On vit ensemble séparés
Dans mes bras je te tiens absente
Et la blessure de durer
Faut-il si profond qu’on la sente
Quand le ciel nous est mesure
C’est si peu dire que je t’aime
Cette existence est un adieu
Et tous les deux nous n’avons d’yeux
Que pour la lumière qui baisse
Chausser des bottes de sept lieues
En se disant que rien ne presse
Voilà ce que c’est qu’être vieux
C’est si peu dire que je t’aime
C’est comme si jamais jamais
Je n’avais dit que je t’aimais
Si je craignais que me surprenne
La nuit sur ma gorge qui met
Ses doigts gantés de souveraine
Quand plus jamais ce n’est le mai
C’est si peu dire que je t’aime
Lorsque les choses plus ne sont
Qu’un souvenir de leur frisson
Un écho des musiques mortes
Demeure la douleur du son
Qui plus s’éteint plus devient forte
C’est peu des mots pour la chanson
C’est si peu dire que je t’aime
Et je n’aurai dit que je t’aime
Me revient en mémoire un souvenir d’il y a une trentaine d’années, à propos non pas de Jean Ferrat, mais d’Aragon : ma famille avait accueilli quelques mois une jeune étudiante suisse venue parfaire ses études littéraires en France. Elle avait quelques heures à passer à Paris, avant de repartir dans son pays, je lui fais faire un tour très rapide du Paris “littéraire” - le Quartier Latin, St Germain-des-Prés, et nous nous arrêtons boire un thé au café Mabillon. Tandis que nous discutons, passent devant nous - et viennent s’asseoir à la table à côté, un vieux monsieur de grande allure, coiffé d’un large chapeau, et un très beau jeune homme. Aucune hésitation possible: le vieux monsieur est Louis Aragon. Je dis alors à ma voisine, qui me raconte, exaltée, sa passion pour la littérature française : tourne toi vers ta gauche et considère le vieil homme, c’est Aragon ! J’ai cru qu’elle allait défaillir…