Shame

January 30th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

Le dernier film de Steve McQueen n’est sûrement pas à conseiller aux dépressifs ! Et pourtant Shame est une manière de chef-d’oeuvre de cinéma.

On est immédiatement saisi par l’originalité, la perfection de la “mise en images” et le traitement virtuose d’un sujet si peu évident à aborder : la misère sexuelle, la solitude d’un “beau mec” (stupéfiant Michael Fassbender) à qui tout devrait réussir.

Un très bon job, la confiance de son “patron”, une capacité de séduction évidente – elles sont toutes en pâmoison devant lui ! – et pourtant une incapacité à sortir d’une addiction à la pratique solitaire du sexe et de la relation avec autrui. Le film n’est jamais vulgaire ni pornographique, même s’il n’évite pas quelques scènes “explicites”. Mais justement celles-ci ne sont pas choquantes, sauf lorsqu’elles montrent le contraste, l’abîme entre le désir, la sensualité des partenaires féminines de Brandon et l’impuissance ou la brusquerie de ce dernier. Shame montre, de manière poignante, ce qui fait, on peut en être sûr, l’ordinaire de la vie de milliers de nos contemporains, la supplantation du réel par le virtuel, le sexe comme une drogue solitaire et non comme une extase partagée, comme une douleur et non comme un bonheur.

L’histoire de la soeur (Sissy, jouée par Carey Mulligan) qui vient squatter l’appartement de Brandon et donc perturber les “habitudes” de son frère, est assez secondaire, même si elle amplifie encore ce sentiment de solitude, d’incapacité à communiquer.

Un film inconfortable mais nécessaire !

Les géants ne meurent pas

January 29th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

On a appris, ces derniers jours, coup sur coup, la disparition de deux artistes qui n’auraient sûrement pas aimé les qualificatifs dont la presse et les mélomanes les affublent – à juste titre : des géants. D’autant plus dignes d’admiration qu’ils sont restés toute leur vie d’une modestie et d’une simplicité exemplaires, je veux parler de Rita Gorr et Paavo Berglund.

Je n’ai jamais eu la chance ni de voir ni d’entendre la première sur scène ou en concert, mais du jour où j’ai découvert sa Dalila (dans l’opéra de Saint-Saëns Samson et Dalila) au disque, j’ai éprouvé l’un de ces frissons qui ne se produisent que lors d’une rencontre amoureuse. A tout jamais, Rita Gorr est restée pour moi l’unique Dalila que je puisse écouter. Et bien sûr, plus tard, l’inoubliable Amneris de l’Aida légendaire de Solti (avec comme comparses – excusez du peu !- Leontyne Price, Jon Vickers ou Robert Merrill).

 

Dans un magnifique coffret de 10 CD publié par EMI il y a quelques années, on trouve de très précieux “récitals” de toutes les gloires du chant français de l’après-guerre, et notamment un sublime disque Rita Gorr, où la somptuosité et la richesse de sa voix, la finesse de sa diction, l’étendue de son répertoire, sont à leur apogée

Quant au chef finlandais, Paavo Berglund, j’ai eu le bonheur de le voir plusieurs fois diriger, à Londres ou à Paris, et j’ai depuis longtemps collectionné la plupart de ses enregistrements. Il était gaucher et tenait donc sa baguette du bras gauche, sa gestique était parfois énigmatique. Il avait le physique et l’allure d’un esquimau géant. Assez naturellement, l’essentiel de sa discographie est consacré à Sibelius et aux Finlandais, mais il a laissé de très belles versions/visions de compositeurs plus classiques. Quelques incontournables de Paavo Berglund à avoir dans sa discothèque.

L’une des plus belles et grandioses versions du cycle Ma Patrie de Smetana, avec la Staatskapelle de Dresde, vient de reparaître en collection “budget” :

Tous les Sibelius (notamment trois intégrales des symphonies, d’abord avec Bournemouth – la plus originale -, Helsinki, puis l’orchestre de chambre d’Europe – plus âpre, minimaliste même )

     

Sur IStore, on trouve encore des symphonies de Haydn, du Tchaikovski, du Beethoven, et souvent Berglund en accompagnateur de grands solistes.

Le bonheur

January 28th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

Le 6 janvier 2011, j’écrivais le billet que je reproduis intégralement ci-dessous. Je n’ai pas à en changer une ligne. Sauf qu’hier soir, ce spectacle et ces mêmes fabuleux musiciens étaient à Liège, à la Salle Philharmonique. Et que j’ai revécu, décuplées, les émotions d’il y a un an. Avec un peu de trac aussi : comment le public allait-il recevoir ce spectacle? comment les interprètes allaient-ils s’emparer de la vaste scène de la Salle Philharmonique? Trac inutile, bonheur intégral sur scène et dans la salle.

Et agapes qui se sont prolongées tard dans la nuit dans un beau et bon restaurant du boulevard de la Sauvenière.

(Frederik Steenbrink et Isabelle Georges)

“Précipitez-vous au Théâtre des Mathurins à Paris pour y voir le spectacle musical le moins prétentieux et le plus réjouissant de ces derniers mois.

D’abord pour la fantastique Isabelle Georges, des jambes à la Cyd Charisse, un petit air de Kristin Scott-Thomas, une présence et une voix sur scène, qu’on avait adorées dans Chantons sous la pluie, le spectacle-phare des années Grinda à l’Opéra royal de Wallonie (Molière 2001 du meilleur spectacle musical), puis toujours à Liège dans Titanic. Dans le cadre intime des Mathurins, placé au deuxième rang, je suis retombé, sans résister, sous le charme de la belle Française.

Et de ses trois extraordinaires comparses, des musiciens exceptionnels : Frederik Steenbrink, co-auteur du spectacle, pianiste, chanteur, danseur, Jérôme Sarfati, contrebassiste et pianiste, Edouard Pennes qui n’a aucun mal à honorer Django Reinhardt à la guitare.

Voir un extrait de la première version de ce spectacle : Isabelle Georges dans PADAM PADAM.

Ce Padam Padam est pour Isabelle Georges et Frederik Steenbrink le prétexte à rendre hommage à une personnalité somme toute peu connue du grand public, mais révérée depuis toujours par tout le milieu musical : Norbert Glanzberg. Lire la notice très complète de Wikipedia le concernant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Norbert_Glanzberg

Je me rappelle que le regretté André Francis, légendaire voix du jazz sur les antennes de Radio-France, m’avait proposé une série de portraits de Norbert Glanzberg dans Mémoire retrouvée sur France-Musique. Série passionnante évidemment sur un personnage hors du commun qui a traversé tout le XXème siècle (né en 1910, mort en 2001 !), connu Berg, Bartok, vécu à Berlin, Paris, Nice (sous l’Occupation), aux Etats-Unis, composé certaines des chansons les plus célèbres…

Glanzberg n’avait jamais oublié ses premières amours… classiques, et on redécouvre peu à peu ses compositions. Comme en témoigne ce disque :”

(Billet du 6 janvier 2011)

Dîner littéraire

January 27th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

La soirée était présentée comme un “dîner littéraire”. L’invité du Cercle de Wallonie à Liège était Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la culture de Jacques Chirac, fraîchement débarqué de la présidence du Château et du domaine de Versailles. Littéraire, le dîner le devint pour moi par le hasard du placement à table, j’étais assis à côté de John Simenon, l’un des fils de l’illustre père du Commissaire Maigret.

Je n’ai pas été surpris par le contenu et la forme du discours de Jean-Jacques Aillagon. Je connais l’homme depuis le milieu des années 1990, alors qu’il était le puissant directeur des affaires culturelles de la Ville de Paris (une direction logée dans l’un des plus belles demeures historiques du Marais, rue des Francs-Bourgeois, où nous décidâmes de conserve d’installer des émissions estivales de France-Musique). Nous ne nous étions pas revus depuis ce printemps 1999 où il avait été envisagé que j’intègre l’équipe de la Mission 2000 que J.J.Aillagon présidait en même temps que le Centre Pompidou. Entre-temps, l’ancien ministre s’était impliqué très fortement dans le projet – toujours actuel – de rénovation du Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC) de Liège.

Aillagon dit haut et fort que la culture n’est pas un luxe, ni un accessoire, qu’elle est essentielle pour les hommes et les femmes des territoires touchés par la crise économique, les “restructurations” industrielles. On ne peut qu’applaudir et approuver !

Il vient de publier un bel ouvrage sur Versailles. Il n’a pas tout écrit notamment sur les circonstances de son éviction, les confidences qu’il fait sont “off” mais savoureuses !

Avec John Simenon, c’était évidemment d’un tout autre univers dont il est question. Je me rappelais le lancement de l’année Simenon (pour le centenaire du romancier né à Liège en 1903), dans la Salle Philharmonique, et d’une première rencontre avec l’un des quatre enfants de Georges Simenon. Nous avons un excellent ami en commun, Jacques S., croisé par hasard à l’automne dernier sur le quai de la gare de Liège avec Pierre Assouline; ils sortaient d’une réunion du groupe de travail qui réfléchit à ce que pourrait être demain un centre, un carrefour, un musée consacré au plus illustre des écrivains natifs de Liège.

Avocat

January 26th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

J’ai été devancé par mon ami Xavier, qui a intégralement reproduit sur son blog ce bel article paru dans Le Monde du 23 janvier.

Pierre Joxe, carnet de route de l’avocat des enfants perdus.

Le contact est âpre. Presque décourageant. Il faut un peu de temps pour se convaincre que ces mots abrupts, ce ton impérieux ne sont pas seulement la marque d’un fichu caractère ou l’empreinte laissée par des années de pouvoir. Que passer outre vaut vraiment la peine et permet de comprendre qu’à 77 ans, Pierre Joxe est un homme pressé par l’essentiel.
L’ancien compagnon de route de François Mitterrand, dont il fut le ministre de l’intérieur, puis celui de la défense, l’ancien président de la Cour des comptes, l’ancien membre du Conseil constitutionnel est inscrit depuis deux ans au barreau de Paris. Rien de très original tant le titre d’avocat se porte bien parmi les plus ou moins jeunes retraités de la vie publique, qui trouvent là une opportunité de négocier au prix fort un carnet d’adresses et une notoriété. Pas Pierre Joxe. Il a prêté serment d’avocat comme on adhère à un parti ou à un syndicat. En militant. Me Joxe ne défend que les mineurs, uniquement sur commission d’office et n’accepte aucune clientèle particulière.

Et c’est comme cela que l’on se retrouve un dimanche matin de janvier au Palais de justice de Paris, dans la lumière triste des couloirs du tribunal pour enfants. Pierre Joxe s’est installé, son dossier ouvert sur la table, dans l’étroit box vitré où il reçoit la mère et le beau-père d’une jeune fille de 16 ans, arrêtée la veille. Trop de vodka dans le sang l’a incitée à injurier et à mordre salement la policière qui l’a arrêtée.

La dame jette de temps à autre un regard inquiet sur cet avocat aux sourcils gris aussi épais que sa chevelure, qui l’interroge sans ménagement sur sa vie de famille décomposée et le parcours difficile de sa fille. Elle ignore son nom, qui sans doute ne lui dirait rien. Elle n’a pas prêté attention à l’homme qui se tient à quelques mètres dans le couloir et qui est l’officier de sécurité attaché à l’ancien ministre de l’intérieur et de la défense. On se dit qu’elle doit trouver cet avocat commis d’office un peu vieux et qu’elle se demande peut-être ce qu’il fait là, un dimanche, à son âge. Mais il a l’air tellement sérieux !

Après avoir plaidé devant la juge des enfants de permanence ce matin-là, Me Joxe les prend tous les trois à part, dans le couloir. A la jeune fille soulagée de pouvoir rentrer chez elle en échange d’une mesure de réparation, il explique qu’elle a intérêt à faire attention, que dans une quinzaine de mois, devenue majeure, elle ne pourra plus bénéficier de la même protection qu’aujourd’hui. Sous les yeux effarés du garde de faction, il lui répète aussi quelques-unes des insultes particulièrement salées qu’elle a lancées à la policière. “Arrêtez la vodka, ça ne vous réussit vraiment pas. Et la prochaine fois, ne vous rebellez pas”, lui dit-il avant de prendre congé.

La mère : “Dites, vous avez une carte, si des fois…” Pierre Joxe, d’un ton sec : “Je ne prends que les permanences. – Ah ? C’est dommage, tout de même.”

Dossier suivant. Un jeune Roumain arrive menotté du dépôt où il a été placé en garde à vue, après avoir été arrêté pour vol dans une boutique. Il est récidiviste, le procureur demande et obtient son placement en détention. A l’interprète qui traduit les propos hachés du jeune homme – “Je veux me suicider, je veux rentrer chez moi”, répète-t-il – Me Joxe glisse : “Je comprends quelques mots en roumain, j’ai fait beaucoup de latin.” Petit à petit, il apprivoise le garçon. Obtient de lui qu’il lui donne le numéro de ses parents en Roumanie. Il ira le voir en prison, promet-il. Lui aussi ignorera jusqu’au bout l’identité et le passé de l’avocat qui le défend. Mais pas le juge et le représentant du parquet devant lesquels Me Joxe se présente.

“Les magistrats et les autres avocats sont pétrifiés quand ils le voient”, observe en souriant Marie-Pierre Hourcade, ex-vice-présidente du tribunal pour enfants qui a accueilli pendant quelques semaines à son cabinet ce stagiaire pas comme les autres. Elle s’avoue sans détour “emballée par le bonhomme. Il est très vigilant. Il se bat pour repérer les failles, se démène pour trouver des solutions éducatives”, dit-elle. “Ce qui me frappe, c’est son enthousiasme et sa liberté par rapport à ses anciennes fonctions. Notamment celle de ministre de l’intérieur. Et c’est vrai que le parquet n’est pas le même quand Joxe est là. Il ose tout remettre en cause. Y compris parfois le comportement de la police”, confirme une autre juge des enfants, Anne Tardy, qui se souvient de la façon dont il s’est démené dans un dossier pour obtenir la relaxe de son client, en démontant une enquête de police bâclée.

Dans la même semaine, on a vu Pierre Joxe assister pendant deux heures, silencieux, à une séance de thérapie familiale mise en place par une juge des enfants pour tenter de sortir de son mutisme et de sa violence un adolescent de 15 ans originaire de Côte d’Ivoire, qu’il avait eu à défendre. Parce que le garçon a exprimé l’envie de s’engager plus tard chez les pompiers, son avocat a apporté un casque qui lui avait été offert lorsqu’il était ministre. Le lendemain, il partageait une pizza à Bobigny avec Jean-Pierre Rosenczveig, le président du tribunal pour enfants de Seine-Saint-Denis, qui s’est publiquement opposé au durcissement de la justice des mineurs voulu par Nicolas Sarkozy. Pour ce magistrat, comme pour tous ses collègues habitués à travailler dans l’ombre, ou dans la réprobation de ceux qui les accusent de laxisme, la présence à leurs côtés de l’ancien ministre est une aubaine.

“Ce qui est impressionnant, c’est son efficacité. Il ne ménage vraiment pas son temps et met toute sa notoriété au service du droit des mineurs”, dit Marie-Pierre Hourcade. Elle lui sait gré de l’avoir ainsi aidée, par ses relations, à obtenir des stages de réinsertion pour des jeunes délinquants dont elle assurait le suivi. “Nous étions au restaurant. Il m’a présenté à un grand patron qui n’a pas osé lui dire non !”, s’amuse-t-elle.

Les uns et les autres l’ont entendu le matin même, à une heure de grande écoute, sur une radio nationale où il était invité à l’occasion de la sortie de son livre, Pas de quartier ? (Fayard, 300 p., 19 €), dénoncer d’une voix ferme une politique de plus en plus répressive à l’égard des mineurs. “Avant, on s’intéressait davantage à l’enfant qui avait volé un vélo qu’au vélo lui-même. Aujourd’hui, cette tendance s’est inversée”, a-t-il tonné. Dans un premier essai, Cas de conscience (Labor et Fides), publié en 2010 au lendemain de son départ du Conseil constitutionnel, Pierre Joxe avait brisé un tabou en rendant public son avis minoritaire dans trois délibérations de cette assemblée, dont celle relative à la garde à vue des mineurs contenue dans la loi Perben 2.

C’est cette “indignation croissante” face à la remise en cause de l’ordonnance de 1945 qui l’a décidé à se consacrer au droit des mineurs. Ce texte, qui instituait un juge des enfants et étendait l’excuse de minorité aux mineurs de 16 à 18 ans, a été paraphé par le général de Gaulle “alors que le territoire national n’était pas encore libéré, la guerre n’était pas finie, mais le droit de la France recommençait à briller”, écrit-il.

Pierre Joxe a aussi une raison plus intime de le défendre. Il se dit que, peut-être, l’homme qui a porté cette ordonnance à la signature du général n’est autre que son père, Louis Joxe, qui était alors secrétaire général du gouvernement provisoire avant d’exercer pendant dix ans les fonctions de ministre de De Gaulle, sous les gouvernements de Michel Debré et Georges Pompidou. En exergue de l’un des chapitres de son livre, qui est à la fois carnet de route d’un avocat et pamphlet politique, l’ancien ministre a placé ces vers de du Bellay : “France, mère des Arts, des Armes et des Lois/Tu m’as longtemps nourri du lait de ta mamelle…”

Il a déjà un autre combat en tête. Celui de la défense des salariés devant les prud’hommes. “Quand j’étais jeune auditeur à la Cour des comptes, je faisais partie des bénévoles du service juridique de la CGT”, dit-il. La rudesse a du bon, quand elle conserve, intacte, l’indignation.

Pascale Robert-Diard (in Le Monde, 23 janvier 2012).

J’avais déjà évoqué la personnalité singulière de Pierre Joxe (Le droit et le tordu ). Le portrait qu’en fait Pascale Robert-Diard correspond parfaitement au souvenir que j’ai des quelques rencontres que j’ai eues avec lui, notamment en sa qualité de président de l’Orchestre de Paris. Respect et admiration !

Ambulatoire

January 25th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

Puisque j’y suis invité (cf. le commentaire d’Abel sur mon billet d’hier), je vais dire comment et où j’écoute de la musique (en dehors des salles de concert !).

Mon agenda professionnel étant ce qu’il est – plutôt chargé ! – c’est essentiellement en voiture ou dans le train que je trouve le temps d’écouter des CD, et de plus en plus majoritairement, ce que j’ai téléchargé ou copié sur mon Mac ou mon Iphone. J’entends bien ce que les puristes m’opposeront : le son est compressé, la qualité de restitution n’est pas optimale, l’environnement est bruyant, etc. Cela ne me paraît pas essentiel, dès lors que j’ai la chance de pouvoir entendre beaucoup de musique vivante en concert.

Mais je dispose de bonnes installations, un ensemble B&O dans la voiture, des écouteurs Bose pour les portables. Pas de quoi se plaindre ! J’ai essayé plusieurs types de casques ou d’écouteurs, y compris avec réducteurs de bruit. Je n’ai pas été convaincu, la “réduction” étant trop importante surtout pour du classique qui est, en général, enregistré à un niveau beaucoup plus faible que la chanson ou la pop. Bose est certes plus cher que les autres, mais la qualité, l’ampleur et le confort de la restitution le méritent.

Précision : je n’ai jamais eu recours à un site de téléchargement gratuit et/ou illégal et tout le foin qu’on fait sur la fermeture de Megaupload me paraît disproportionné. Je m’en tiens donc aux sites les mieux pourvus en matière de musique classique, IStore, Qobuz, Virgin, ou maintenant directement par les labels eux-mêmes.

Quelques bonnes affaires à signaler pour le moment sur IStore : la totalité des enregistrements de Sviatoslav Richter parus sous étiquette Deutsche Grammophon pour 9,99 euros sous un titre très banal The greatest piano works, mais avec une qualité technique optimale.

Même prix (de 9,99 €) pour les coffrets Perlman et Heifetz !

 

Et pour les fans, comme moi, d’Arthur Fiedler et de ses Boston Pops, ses 100 meilleurs titres, tous genres confondus, pour 17,99 € (sous le tire “The best of”… follement original !)

Avant de clore ce billet, un clin d’oeil à un blog que j’ai découvert il y a peu. La passion d’une vraie mélomane (musicienne elle-même ?), avec des mots et un humour (et une gourmandise de la musique !) qui nous changent heureusement des rédacteurs compassés, tristes et banals qui sévissent dans le milieu de la musique classique. Il n’est que de lire le billet d’aujourd’hui : Beethoven, Strauss in Le Klariscope, chroniquettes musicales.

L’intégrale oubliée

January 24th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

Dans mes écoutes – le plus souvent “ambulatoires” comme disent les spécialistes de la “com” – j’ai mes périodes. Ces dernières semaines, plutôt retour aux fondamentaux, comme les symphonies de Beethoven.
Très agréablement surpris par l’énergie, la sveltesse et en même temps l’équilibre de l’intégrale Günter Wand récemment rééditée dans un gros coffret (lire Wand le vétéran ), intégrale à laquelle j’avais jusqu’alors peu prêté l’oreille.

Je me suis aussi intéressé aux deux intégrales qui viennent de sortir, celle de Chailly avec le Gewandhaus de Leipzig (Decca) d’abord. Les quelques extraits que j’en ai entendus ne m’ont pas convaincu. En revanche, j’ai été très impressionné par celle de Christian Thielemann avec le philharmonique de Vienne (Sony)

Les critiques ont écrit qu’il s’agit d’une vision très traditionnelle, post “furtwänglerienne”. Et alors?  Après Harnoncourt et Norrington, plus de salut? Christian Thielemann a une vision d’une exceptionnelle cohérence, les tempi, les phrasés qu’il adopte ne sont jamais gratuits ou systématiques, il a un sens peu commun de la construction, de l’architecture des symphonies beethovéniennes. Et il bénéficie de surcroît d’un orchestre absolument magnifique et somptueusement capté.

Je me suis demandé pourquoi les Wiener Philharmoniker avaient finalement si peu enregistré ce corpus symphonique : Böhm (au moment du bicentenaire de la naissance de Beethoven en 1970), Bernstein, Rattle – une intégrale “live” complètement ratée -.

Au milieu des années 1960, le très grand chef que fut Hans Schmidt-Isserstedt a gravé l’une des plus belles intégrales symphoniques de Beethoven, avec des Viennois au sommet de leur art, de leurs couleurs, et dans la légendaire prise de son Decca. Et – excusez du peu – les concertos avec un géant qui, à la fin de son éblouissante carrière, n’avait rien perdu de sa “patte”, Wilhelm Backhaus. (Le concerto pour violon avec Szeryng capté à Londres est beaucoup plus anodin). Ce coffret réédité il y a quelques années n’est, semble-t-il, plus disponible. Si vous le trouvez par hasard chez un vendeur d’occasion, précipitez-vous !

Commentaires

January 23rd, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

J’aime la politique depuis que je suis en âge de la comprendre. Je ne serai jamais du côté des vrais ou faux dégoûtés de la politique.

Selon un rythme qui s’est, de mon point de vue, dangereusement raccourci – on est passé du septennat au quinquennat sans avoir mesuré, loin s’en faut, toutes les conséquences de cet abrégement du mandat présidentiel -, nous allons donc revenir aux urnes au printemps prochain, pour élire le Président de la République, puis les députés à l’Assemblée Nationale.

Ces derniers jours – et singulièrement ce dimanche – ont vu l’entrée en lice “pour de vrai” des candidats Bayrou et Hollande. Meetings fournis, fortes paroles, discours éloquents. Et, comme il fallait s’y attendre, petites phrases et tirs de barrage convenus de la part des adversaires.

Rien que de très normal, et pourtant une grosse différence par rapport aux échéances précédentes : les réseaux sociaux qui font de chaque internaute un commentateur, voire un acteur de l’actualité immédiate.

Et là je dois bien avouer mon ras-le-bol de lire ou d’entendre autant d’inepties, de bêtises qui ne parviendraient même pas à figurer au rang des ‘brèves de comptoir” chères à Jean-Marie Gourio.

Je suis d’autant plus agacé que ces “commentaires” émanent parfois de gens que j’aime bien, voire que j’admire pour leurs qualités professionnelles ou artistiques, d’”amis” sur Facebook. Et qu’ils ont tous en commun – ces commentaires ! – l’incohérence, l’absence de recul ou de réflexion.

J’ai des amis et des proches à gauche, à droite, au centre (mais pas aux extrêmes!). Telle qui jouait les pasionarias de Bayrou en 2007 n’a plus de mots assez durs contre le candidat du MoDem (dont le discours et la posture ont bien peu varié depuis 5 ans), tel qui soutenait mordicus Ségolène Royal ne jure plus que par Mélenchon et son populisme de gauche, tel autre qui succomba aux séductions du candidat Sarkozy est prêt à se rallier aux lunettes roses et vertes d’Eva Joly…. Et puis il y a tant de beaux esprits, de gauche bien sûr, qui ne cessent de faire la fine bouche et ne rateraient pas un mot cruel à l’encontre du seul candidat susceptible de faire triompher leur camp le 6 mai prochain.

Est-ce trop demander, à l’approche d’un scrutin crucial, que d’avoir de la mémoire et de la cohérence?

La mémoire des promesses faites, des engagements pris il y a 5 ans ? La mémoire des trente dernières années, la gauche puis la droite au pouvoir?

Je frémis quand j’entends certains de mes proches, intoxiqués par une propagande qui ne dit pas son nom mais envahit les médias, penser que seul le Président sortant a l’envergure et la solidité nécessaires, parce que lui seul aurait affronté la crise, réformé le capitalisme mondial, sauvé l’euro, etc… Je ne me réjouis pas pour autant de la naïveté de ceux qui découvrent qu’il y a belle lurette que le politique, que la politique, sont dominés par un système financier mondial qui s’affranchit des lois, des règles et des décrets nationaux (ou européens) qui sont autant de lignes Maginot.

Les électeurs ont besoin de vérité, d’humilité. Et d’élus qui disent ce qu’ils feront, et qui font ce qu’ils disent. Pas de bonimenteurs, ni d’illusionnistes.

Le débat qui s’ouvre peut être passionnant, si l’on prend le temps de lire, de comparer les projets, les promesses, les personnalités.

La grande absente

January 22nd, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

J’étais, comme je l’ai déjà raconté ici, à Nantes il y a quelques jours pour l’assemblée générale de l’association française des orchestres (AFO). Parmi les sujets en débat, un point qu’on n’aurait même pas imaginé mettre à l’ordre du jour d’une telle assemblée il y a une dizaine d’années : la survie des orchestres, le devenir des musiciens professionnels dans la Cité.

Et, dépassant ces préoccupations qui n’ont rien de corporatiste ou de strictement revendicatif, nous avons tous dû faire le même constat : la Culture est la grande absente des enjeux de la prochaine élection présidentielle.

Comme le disait, avec une  saine férocité tempérée par sa bonhomie naturelle, l’ancien sénateur communiste du Nord, président de l’AFO, la Culture est devenue une “variable d’ajustement” gérée par des comptables…

Je reviendrai bien sûr sur ce sujet essentiel, en espérant que – peut-être ? – les principaux candidats finiront par parler culture, valeurs, avenir…

En attendant, il faut se satisfaire de quelques lectures, polémiques, incomplètes, mais qui peuvent nourrir la réflexion. A défaut d’élever le débat.

 

Je doute qu’on apprenne grand chose sur l’avenir d’une politique culturelle française en lisant le récit de Frédéric Mitterrand sur son expérience ministérielle.

J’en reviens souvent, pour ma part, à l’un des plus grands penseurs, analystes et écrivains du XXème siècle, qui n’a rien perdu ni de sa pertinence ni de son actualité, Raymond Aron, dont les polémiques avec Sartre sont demeurées célèbres.

Une rencontre avec Brahms

January 20th, 2012 | Jean-Pierre Rousseau

J’y faisais allusion dans mon billet du 17 janvier ( Les Russes à Nantes ), j’ai trouvé à Nantes un extraordinaire petit bouquin publié…en 1993 pour le centenaire de Tchaikovski et qui est le récit par Tchaikovski lui-même de sa tournée de concerts et de rencontres en Europe en 1888. Je m’étais passionné pour l’ouvrage de Klaus Mann ” Symphonie pathétique, le roman de Tchaikovski” qui relate, en partie, les mêmes événements (lire Symphonie pathétique ).

Dans Voyage à l’étranger (Ed.Le Castor astral), Piotr Illitch raconte, dans son style inimitable, l’accueil qui lui est réservé à Leipzig, la première étape de sa tournée, et ses premières rencontres notamment avec Brahms. Avant d’écouter ce soir la 2e symphonie de celui-ci (avec l’OPRL et Günther Herbig), on se régalera de ce portrait inédit à la fois de l’homme et du compositeur… et on comprendra pourquoi Brahms a longtemps été incompris, voire détesté par certains publics ou critiques.

Sur l’homme :

“Arrivé à une heure de l’après-midi chez Adolf Brodsky (le créateur du Concerto pour violon de Tchaikovski) pour y déjeuner, j’entendis jouer du piano, du violon et du violoncelle. On répétait le dernier Trio de Brahms qui devait être donné en public le jour suivant. L’auteur tenait lui-même la partie de piano. C’est ainsi que je rencontrai pour la première fois le plus célèbre des compositeurs contemporains. 

Marqué par un certain embonpoint, Brahms est de petite taille. Son visage est extrêmement sympathique. Sa belle tête déjà âgée pourrait être celle d’un beau prêtre russe placide et vieillissant. Les traits de son visage ne rappellent en rien les caractéristiques de la beauté allemande (…..). La douceur des contours, les lignes arrondies et sympathiques de son visage, ses cheveux blancs rares et mi-longs, ses yeux gris pleins de bonté, sa barbe épaisse fortement grisonnante : tels sont bien les traits qui caractérisent le pur type Grand-Russe rencontré si souvent dans notre clergé. Brahms se tient avec une grande simplicité, sans la moindre hauteur; il est naturellement gai, et les quelques heures passées en sa compagnie m’ont laissé un souvenir des plus agréables.”

Sur le compositeur :

“A l’instar de tous mes amis musiciens russes, je ne suis jamais parvenu à aimer la musique de Brahms, malgré le désir que j’ai de l’apprécier, et malgré l’estime que m’inspire cette personnalité honnête, énergique et convaincue. En Allemagne, le culte de Brahms connaît une extension considérable. Nombre de personnes hautement compétentes et d’institutions musicales (….) voient en lui un personnage de premier ordre, jusqu’à en faire l’égal d’un Beethoven….

La musique de ce maître a quelque chose de sec, de froid et de nébuleux qui répugne au coeur russe. A mon avis, Brahms manque totalement d’invention mélodique et ne développe aucune idée musicale jusqu’au bout. A peine avez-vous perçu l’ombre d’une phrase mélodique que la voici déjà engloutie dans un tourbillon de modulations et de successions harmoniques inexpressives….

Il n’est pourtant guère possible d’accuser sa musique de faiblesse ou d’inconsistance. Le style en est toujours élevé.(….) Il ne recourt jamais à des effets superficiels (…..) Sa musique est dépourvue de banalités ou d’imitations; tout y est très sérieux, noble et parfois même original. Il lui manque cependant l’essentiel : la beauté….

Alors que j’exposais à Hans von Bülow mon opinion sur Brahms, il me rétorqua : “Attendez ! Le temps viendra où la profondeur et la beauté  de Brahms vous apparaîtront. Comme vous, je suis resté longtemps sans comprendre Brahms, mais son génie m’a été peu à peu révélé. Il en ira de même pour vous”.

La suite est à lire évidemment; Tchaikovski n’en démord pas, il ne comprend pas Brahms, mais reconnaît et admire l’honnêteté foncière et la grandeur d’âme du compositeur natif de Hambourg, en butte aux pires attaques des Liszt et Wagner qui, selon Tchaikovski, “parlait à chaque fois des oeuvres de Brahms avec une aigreur et une méchanceté toutes particulières”. Il poursuit: “Un jour qu’il apprenait que Wagner s’en était une fois de plus pris à lui, Brahms s’écria : Mon Dieu, Wagner emprunte victorieusement la voie royale. Comment pourrais-je le gêner ou le contrarier, moi qui suis mon modeste petit chemin perdu ? Ne peut-il me laisser en paix, puisqu’il est probable que nous ne nous rencontrerons jamais..?”