Le tsar et le sorcier

Je ne sais quel superlatif utiliser pour qualifier le concert d’hier soir à Liège. Extraordinaire, exceptionnel,  sont en dessous de la réalité. Dans ma vie de mélomane, j’ai eu peu d’occasions d’être touché, ému, remué comme her.

Les acteurs? L’orchestre philharmonique de Liège d’abord, qui semble être resté dans le même état d’esprit que le dernier concert espagnol. Un soliste qui justifie pleinement le surnom de “nouvel Horowitz” : Denis Matsuev, un chef qui, concert après concert, se révèle l’un des meilleurs: Patrick Davin.

Sur Matsuev, on peut aligner tous les clichés. Comme Repin, il est originaire de Sibérie, et a cet aspect de géant massif éclairé par un sourire d’enfant. Formidable virtuosité, un son dense, riche, charnu et sensible. Il jouait le 1er concerto de Tchaikovski, trop fameux “cheval de bataille” de toutes les bêtes à concours. Jamais je ne l’avais entendu ainsi interprété. Pas seulement estomaqué par la puissance, la technique et l’intelligence du discours, mais plus d’une fois ému jusqu’aux larmes par tout ce qui affleurait de l’âme russe la plus secrète.
Matsuev n’est pas un broyeur d’ivoire de plus, pas non plus une de ces stars lancées à grands coups de pub (Lang Lang ou Hélène G.). Pas une star, un tsar !  Il rejoue ce soir à Luxembourg avec l’OPL, et surtout - à ne manquer sous aucun prétexte !- il donne demain samedi à 15 h un récital à Liège (programme à sa mesure : Sonate de Liszt, 7e sonate de Prokofiev, Scènes d’enfants de Schumann et Méphisto Valse de Liszt, rien que ça !). Et pour ceux qui le manqueraient, ils ont encore la possibilité d’assister aux débuts de Matsuev en récital au Carnegie Hall de New York le 17.. avec le même programme !!

Sur Davin, on pourrait aussi le réduire à l’étiquette de “meilleur chef belge”. Le talent n’a pas de nationalité, et Patrick Davin est un grand chef, un point c’est tout. Diriger, comme il l’a fait hier soir, une oeuvre aussi étonnante, profuse, parfois bavarde, que la 1ere symphonie de Rachmaninov, obtenir cette communion de tous les pupitres de l’orchestre pour donner une interprétation aussi magistrale, c’est la marque d’un très grand musicien. Presque d’un sorcier !

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6 Responses

  1. Mantovani says:

    Davin est un excellent chef qui a souffert, un peu, en France, de l’étiquette “musique contemporaine”. Quel dommage, car il y a peu de musiciens qui défendent l’opéra italien, notamment, avec un tel talent.

    OPL, Matsuev, Davin.. Même sans être au concert, on frissonne !

    Bruno

  2. JPR says:

    Cher Bruno Mantovani, merci d’être un lecteur attentif de ce blog. C’est un honneur! J’aimerais rebondir sur votre commentaire pour vous demander comment vous, jeune compositeur, considérez l’oeuvre de Rachmaninov en général, sa 1ere symphonie en particulier. Parce que chacun sait qu’en France au moins il est de bon ton de détester Rachmaninov et de le vouer aux pires gémonies. Alors que Patrick Davin a encore fait la démonstration hier soir que cette première symphonie, écrite en 1895 par un jeune homme de 22 ans, ouvre tout grand les perspectives sur Chostakovitch, Prokofiev, Stravinsky, avec des teintes mahlériennes ou debussystes.

  3. Hugues says:

    Juste une réserve sur le 2ème mouvement un peu longuet, sinon, cette première symphonie est excellente…

  4. Mantovani says:

    J’aurais aimé vous répondre que j’étais particulièrement enthousiaste à l’écoute des oeuvres de Rachmaninov. Pour le moment, j’avoue que ce n’est pas la musique que j’emporterais sur une île déserte. Non pas parce qu’il est bon ton de mépriser le grand russe, mais parce que je reste assez peu sensible à ses épanchements un peu prévisibles. Peut-être que cela changera un jour, et que j’arriverai à entrer dans cet univers qui m’est encore imperméable (j’ai été un immense amoureux de Brahms à mes 14 ans alors que ses symphonies m’ennuient aujourd’hui… et au même âge, je n’arrivais pas à comprendre Schumann qui fait partie de mon panthéon maintenant… le jugement sur ces grands génies en apprend plus sur la personne qui juge que sur eux-mêmes !!!!).

    Pourtant, je vais dans votre direction concernant sa première symphonie (d’ailleurs, je préfère toujours les “premiers” chez Rachmaninov : cela vaut notamment pour les concertos pour piano). C’est justement le côté un peu hétérogène de l’oeuvre (vous citez Mahler ou Debussy) qui me touche, car il rend la dramaturgie peu prévisible. Ce que certains penseront être un manque de contrôle et de cohérence est au contraire, pour moi, une preuve d’originalité (et j’imagine très bien Patrick là-dedans). C’est aussi pour cela que j’apprécie sûrement plus le premier Mendelssohn que celui de l’opus 80.

    Et puis, il y a les Vêpres… Alors… après ça, je peux beaucoup pardonner !

    Bruno

  5. Anonymous says:

    A la suite de vos commentaires éclairés sur ce fameux concert j’aimerais, en écho, témoigner de l’intérêt de l’initiative proposée la veille au public dans « Le dessous des quartes ». L’invitation était faite aux personnalités très différentes qui ont participé à la richesse des échanges, historiques, analytiques, émotionnels, anecdotiques, …autour de cette œuvre et des musiciens qui l’avaient traversée.

    L’initiative du directeur de l’orchestre d’ « imposer » au chef d’orchestre sa participation est précisément à saluer.
    En effet, c’était un exercice difficile, non pas de déconcentration (vis-à-vis de l’œuvre qu’il préparait) mais de décentration. Patrick Davin s’y est agréablement prêté et cela nous a permis de comprendre quelles étaient les racines de sa vision interprétative du « chaînon manquant », pour notre plus grand ravissement.

    Deux suggestions :

    De quelle manière serait-il possible, pour le public aussi, de suivre en direct la partition ?

    Y aurait-il un avantage à garder l’ordre de passage des différentes versions pour permettre au public la mémorisation des formes d’interprétation ?

    Histoire de garder un fil rouge au milieu de la diversité des interprétations de l’œuvre, des différentes parties entre elles, des lignes mélodiques ou rythmiques associées aux talents de chaque soliste. Voici autant d’éléments qui redistribuent les cartes vers une écoute nouvelle. Mais entre pédagogie et découverte, ne faut-il pas choisir (à contre cœur) quand le temps d’une séance est limité ?

    BM

  6. JPR says:

    Merci pour ces appréciations et suggestions. Ce n’était pas exactement un “Dessous des quartes” mais une séance d’”Ecouter la musique”. Peu importe, la démarche est la même: permettre aux auditeurs d’entrer dans l’oeuvre et ainsi de mieux… l’écouter !
    Suivre la partition certes! Cela supposerait une installation technique un peu plus lourde que l’actuelle -mais rien n’est impossible!.
    Quant à garder les versions dans leur ordre de passage initial, je suis partagé. Mais je testerai l’idée…

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