J’ai assisté samedi, au petit théâtre de l’Opéra royal de Wallonie, à l’avant-dernière “représentation” d’un spectacle en tous points exemplaire. Le point de départ (et d’arrivée!) est un mini-”opéra” de Paul Hindemith Nous construisons une ville, ou plus exactement une courte pièce destinée à être pratiquée par des enfants. Typique du Hindemith avant-gardiste des années 20 et des utopies en vogue à l’époque (le Bauhaus est contemporain!): les enfants construisent une cité idéale sans adultes !
L’intérêt du projet mené à Liège est qu’il a associé de nombreux partenaires et surtout des classes d’écoles de quartiers qu’on désigne pudiquement de “sensibles’. Six mois de travail sur la musique bien sûr, mais surtout sur le texte, en très grande partie réécrit par les enfants, travail de mise en scène, d’apprentissage du jeu d’acteur, du chant choral. Pour un résultat enthousiasmant, qui n’avait rien à voir avec une sympathique fête de fin d’année scolaire ou un spectacle de patronage.
Pour moi la vraie pédagogie, le vrai moyen de permettre à tous ces enfants, quelle que soit leur origine (et dans le cas présent, elle était multiple, multi-culturelle), leur niveau éducatif, d’approcher la culture, la musique, de manière sensible..et durable. Parce que l’expérience, le travail qu’ont réalisés ces gamins ne sont pas près de s’effacer de leurs mémoires, et leur auront sûrement donné envie d’aller plus loin.
J’ai depuis des années un débat - jamais achevé - avec les responsables des Jeunesses Musicales, avec qui l’OPL coproduit, chaque saison, une série intitulée “L’orchestre à la portée des enfants”. Depuis des années, je pense que ce que nous proposons ainsi - et qui a du succès ! - s’adresse plus aux parents et grands-parents qu’aux enfants eux-mêmes, et que ceux-ci sont trop souvent traités comme des spectateurs passifs de “spectacles” conçus par des adultes.
Ce que j’ai vu samedi a fini de me convaincre que nous devons - nous orchestre - consacrer beaucoup plus de temps, d’imagination, d’énergie, à développer des projets qui impliquent totalement les enfants et leurs maîtres, qui en font des acteurs de la découverte de la musique et de l’orchestre.
je vous remercie de nous faire partager votre enthousiasme et votre volonté d’ouvrir l’esprit des enfants à la musique. je suis entièrement d’accord avec vous lorsque vous dites que se sont bien souvent les parents et grands-parents qu’il faut amener à la musique. Petite, j’avais encore des cours de musique à l’école et ado nous avions un cours d’histoire de la musique donné par un professeur qui savait transmettre son enthousiasme. Tous n’ont pas la chance d’avoir comme j’ai eu une famille passionnée de musique. il est d’autant plus regrettable que l’enseignement ne comporte ni cours de musique, ni cours de dessin, ni aucun moment consacré réellement à la découverte de l’art. Si nous essayons en tant que parents de sensibiliser nos enfants à l’art, il est triste de voir que cette sensibilité ne soit guère partagée en milieu scolaire (et autres…), donnant ainsi à l’art une image “surannée” et donc reléguée aux oubliettes. L’art est pourtant le point de rencontre essentiel des sensibilités de chacun… Merci à vous pour ce que vous faites et j’encourage les pouvoirs éducatifs et politiques à vous soutenir efficacement car c’est réel projet de “société”. Isabelle Debiève
Merci pour ce bel article, cela nous fait très plaisir.
Ce projet “Opéra” nous a permis de connaître les deux plus belles salles de Liège, de grands compositeurs (Hindemith, Milhaud, Haydn, Beethoven…)et le monde de l’opéra.
Cela a d’ailleurs donné l’envie à certains d’entre nous de se mettre au chant ou à l’apprentissage d’un instrument.
Bref, c’était très chouette, nous avons adoré !!!
Les enfants de 3e-4e de l’école Vieille-Montagne (Liège)
Bonjour,
Je m’appelle Eric Deprez, parmi mes multiples activités, je collabore avec le théâtre de la Guimbarde qui mène ce genre de projets sur Charleroi… Nous allons dans des écoles ou dans des quartiers “défavorisés”, les gens écrivent les textes, nous nous partageons les compositions avec un autre compositeur, nous montons cela de la manière la plus professionnelle possible. Autour de cela, nous emmenons les gens voir l’envers du décor de certaines productions de l’ORW à Charleroi.
Nous avons constaté qu’une partie des jeunes qui ont participé à ces projets retournent volontiers à l’opéra.
Avec ce genre de projets, les jeunes (et moins jeunes) vivent de l’intérieur tout ce qui fait la musique et ils en apprécient mieux la valeur. Je suis intimement persuadé que c’est avec ce genre d’initiatives que l’on peut faire sortir la “grande musique” de sa tour d’ivoire.
En plus les jeunes ont moins d’a priori négatifs sur certaines musiques ressenties comme “difficiles à écouter” par une partie des mélomanes de bases.. Ils ont des oreilles plus ouvertes.
Bravo pour l’initiative Liégeoise sur Hindemith !!
Bonjour, votre réflexion est juste quand vous dites que “nous devons - nous orchestre - consacrer beaucoup plus de temps, d’imagination, d’énergie, à développer des projets qui impliquent totalement les enfants et leurs maîtres, qui en font des acteurs de la découverte de la musique et de l’orchestre.”
“
Ceci dit, en tant que membre d’un orchestre (celui de l’opéra) , je ne peux que exécuter ce que mon directeur me programme. La politique actuelle est très fort tournée vers les jeunes et cela me réjouit.
Néanmoins, en tant que pédagogue et professeur dans les académies, je suis persuadée que nous avons, tous et toutes un rôle à jouer en motivant les élèves par des actions concrètes et impliquant une participation active - et ludique -
Je pense aussi qu’il est nécessaire de ménager les parents et grands parents qui s’occupent de conduire les enfants aux cours de musique et les font répéter chez eux.
Un tendance qui se dessine aussi de plus en plus est le retour de la population dans la rue et dans les activités de groupes.
A nous musiciens et musiciennes de transmettre le plaisir de la musique à tous les enfants sans a priori culturel mais veiller aussi à transmettre notre propre patrimoine pour un mélange sympathique des genres.
Bien à vous
C. Novikow
Cher Jean-Pierre,
Puisque tu m’y invites via facebook, je me permettrai de répondre à ton article, les Jeunesses Musicales étant citées. Le projet de l’ORW, dont tu parles, avec toutes ces qualités est évidemment nécessaires et formidables mais me fait penser aux quelques projets menés ces dernières années par Ars Musica dans certaines écoles pour un petit nombre d’enfants.
Ces projets sont lourds financièrement et ne peuvent, malheureusement, être menés à grande échelle. Au contraire de l’Orchestre à la portée des Enfants qui atteint, en cette fin de 13e saison la barre des 200.000 spectateurs !
Contrairement à ce que tu penses, ces spectacles sont pensés pour les enfants. Les applaudissement des 400 enfants issus d’école “en discrimination” présents à “La Surprise” à Bruxelles, à l’invitation des Rotarys de Bruxelles nous sont allés droits au coeur et à celui des musiciens. Quel succès avec une symphonie d’Haydn. Ces concerts laisseront longtemps des traces. Cette opération, où les enfants sont préparés par des animateurs JM dans les écoles, existe depuis de nombreuses années, un fois par an.
Sans oublier les 600 enfants qui, préparés par les JM ou l’OPL, ont la chance d’assister aux répétitions générales. Une fois par an, les JM proposent ces répétitions dans le cadre d’un atelier de 7 X 50 min. touchant, sur le thème proposé à la musique, au graphisme et au mouvement. C’était le cas pour La Surprise. 300 enfants ont ainsi travailler l’oeuvre durant 8 séances. Un très beau reportage a d’ailleurs été diffusé dans l’émission Au Quotidien diffusée sur les ondes de la Une de la RTBF le vendredi 13 mars dernier. Le reportage est visible sur le site de la RTBF et se situe en fin d’émission (30e minute). Voir l’adresse http://www.rtbf.be/info/au-quotidien puis cliquer sur PLUS DE MEDIA, à droite.
Tous ces projets se complètent donc et nous restons à ta disposition pour travailler sur de nouvelles propositions.
Nicolas Keutgen
Merci pour ces précisions, Nicolas, je ne voulais nullement mettre en cause tout le travail réalisé par les Jeunesses Musicales, qui est essentiel et irremplaçable. Je m’interrogeais juste sur la formule actuelle de “L’orchestre à la portée des enfants” (qui a déjà beaucoup évolué ces dernières années, grâce à notre réflexion commune): pas question évidemment de supprimer quoi que ce soit (ce serait un comble!) mais penser de nouveaux modèles d’accès des enfants à la musique, élargir à des publics adolescents, etc… Encore beaucoup de boulot en perspective !
je suis entièrement d’accord avec vous. Il faut faire participer activement les enfants. Il y a eu me ,semble t il, ce genre d initiative à l Opéra de Paris, du moins à l’époque Gall… Les enfants créaient leur opéra et au delà de la musique découvraient les différents corps de métier liés à l’ Opéra.
L ‘ecueil a eviter c’est le trop grand nombre d’enfants comme certaines répétitions générales à la Radio!!!
Amicalement,
Fabien Gabel
Cher Jean-Pierre,
merci de m’avoir interpellé en m’invitant à la lecture de votre réflexion.
Je travaille depuis maintenant plus de vingt ans avec des “populations sensibles” dans le cadre d’un SRJ (anciennement IMP) de la région namuroise, et ne peut que souscrire à ce qui a fait sens pour vous.
Malgré (ou avec, comme vous le souhaitez) la mondialisation de la culture, je crois (donc sais) qu’il n’existe pas d’enfant profondément insensible à ce qu’exprime la musique, à savoir une par de son histoire, des balises culturelles et des émotions.
Je ne connais pas un enfant qui n’ait rêvé, ou joué, à construire une grande oeuvre musicale, qui n’ait apprécié plus particulièrement le charme d’un instrument de musique, qui n’ait été sensible au son de la voix chantée.
Les enfants que j’accompagne (et qui m’accompagnent) sont qualifiés de “caractériels”, de “débiles” ou de “psychotiques”, ils n’en sont pas moins des enfants, ils n’en sont pas moins sensibles.
Merci de diffuser votre réflexion. Je suis conscient qu’elle est subversive: elle pourrait faire naître dans le coeur d’un enfant la volonté de venir enchérir la somme des compositions en créant chez lui la vocation d’apprendre la musique, et de composer.
Bien à vous, M Urbain.
En tant que compositeur (trice) et responsable du conservatoire du 20 è arrondissement de Paris depuis 16 ans, en plein “quartier sensible” après avoir dirigé des écoles de musique de banlieues “dures”, ayant composé pour enfants et orchestre, sur commande de l’ONDIF, de manière à faire chanter les enfants de Bussy-St-Geroges, Clichy-sous-Bois et autres banlieues sensibles avec l’Orchestre National d’Ile-de-France, je ne peux que souscrire à ce que vous écrivez. Sauf sur un point: il ne faut pas s’imaginer que personne n’a jamais rien fait dans ce sens, ou que l’on ne fasse que commencer, mais seulement et surtout déplorer que cela ne soit pas davantage mis en valeur, que cela ne soit pas plus naturel, allant de soi, dans le cahier des charges des orchestres et des collectivités.
Bien à vous,
Suzanne Giraud
Cher Jean-Pierre,
ton commentaire enthousiaste me fait évidemment énormément plaisir. Je souhaitais toutefois évoquer l’autre facette de ce projet.
Sensibiliser les plus jeunes à la culture, à la musique en particulier, est bien sûr un objectif louable. Mais la pièce de Paul Hindemith était aussi l’occasion de sensibiliser ces enfants à leur environnement : la ville.
En plus de la visite de l’opéra, de l’approche de l’orchestre, les enfants ont eu la possibilité de rencontrer des élus locaux, de décoder les mécanismes de la ville, de les démonter pour mieux les remettre en place eux-mêmes, dans leur “Cité idéale” virtuelle.
Il me semble que cette seconde facette du projet a été aussi importante que l’aspect purement musical, même si c’est ce dernier qui leur a demandé le plus de travail.
L’œuvre de Hindemith est en ce sens magnifique : elle n’enferme pas les enfants dans un univers esthétique clos, mais invite chacun à s’interroger sur le monde qui l’entoure et à jeter les bases d’une attitude critique constructive.
Par ailleurs, personne n’a eu la prétention de faire ça pour la première fois. L’opéra royal de Wallonie a d’ailleurs une saison jeunesse depuis longtemps. Allons voir non loin de chez nous les magnifiques projets de l’opéra de Cologne pour les jeunes, où l’on donne les Fées de Wagner, ou Das geheime Königreich de Krenek.
Enfin, sur la question des moyens, le projet Hindemith a bénéficié d’une mise en commun de moyens divers. Sans l’Académie de musique Grétry, point de musiciens, et leur travail a été remarquable face à une partition faussement simple. Sans l’Ecole normale Jonfosse, pas d’encadrement musical des enfants chanteurs. Sans l’orw, pas d’hébergement du projet, de mise en scène ni de production. Sans l’Emulation, pas de coup de pouce. Sans le dynamisme des enseignants, pas d’ouverture du projet vers l’extérieur. Last but not least, sans les enfants, pas de chœur à l’ouvrage…
C’est la mise en commun de ces moyens, humains et matériels, qui a permis de mener le projet jusqu’au bout. Là aussi, le projet a été l’occasion de tisser de nouveaux liens, ou de renforcer des liens existants entre différents acteurs de la ville.
Paul Hindemith s’est lui-même beaucoup exprimé sur ce genre de projets :
« Ces dernières années, je me suis presque complètement détourné de la musique de concert et j’ai composé principalement avec des intentions pédagogiques ou sociales : pour les amateurs, les enfants, la radio, la musique mécanique, etc. Je considère que ces compositions sont plus importantes que celles conçues pour les salles de concert, car ces dernières sont devenues des performances techniques pour les musiciens dans lesquelles rien n’est vraiment conçu pour promouvoir un réel développement de la musique ».
Il crée en 1922 une Communauté musicale (Gemeinschaft für Musik) dont les statuts annoncent ceci :
« Nous sommes convaincus que le concert dans sa forme actuelle incarne une institution qui doit être combattue, et nous nous efforcerons à restaurer le sentiment de communauté entre les artistes et le public, qui actuellement est pratiquement inexistant ».
Enfin, dans sa Pièce didactique créée avec Brecht en 1929 il nous invite à une attitude active par rapport à la musique :
« faire de la musique, c’est mieux que d’en écouter ».
Jean-Yves Eischen