Passion honteuse ?

J’en ai assez ! Assez d’entendre parler dans les médias de la “musique classique” comme d’une pratique élitiste, d’une passion honteuse, réservée à quelques vieux cons nostalgiques du bon vieux temps.

Encore hier j’entends par hasard sur Musiq3 l’interview d’une “intervenante” d’un spectacle musical pour enfants à Bruxelles, qui passe son temps à expliquer qu’elle vise justement à présenter la musique classique de façon plus ludique, plus fun… pour que les parents “ne s’ennuient pas” (sic). Elle se rattrapera in fine en disant que les enfants sont, quant à eux, a priori intéressés par tous les styles et toutes les époques.

Non, je n’ai définitivement pas honte d’aimer passionnément ce qu’on nomme – imparfaitement – la musique classique, je n’ai pas le sentiment d’appartenir à une secte, à une caste en voie de disparition, n’en déplaise à mon ami Jacques Drillon, qui avec son intelligence et son sens provocateur de la formule, signe un papier violent dans Le Nouvel ObservateurLa musique classique se meurt.

Il est vrai que les grands spécialistes en marketing des “majors” font très fort depuis de nombreuses années pour scier la branche sur laquelle ils sont assis, avec des séries comme celle-ci :

Oserait-on dire de même : j’aime pas le cinéma, mais ça j’aime bien ou j’aime pas la chanson, mais ça j’aime bien ?

J’en ai assez aussi qu’on caricature le travail, l’activité, l’imagination des artistes eux-mêmes, comme les musiciens de “mon” orchestre, des responsables, directeurs, programmateurs, organisateurs, qui démentent chaque jour les sombres prévisions des analystes et commentateurs en tous genres. Dans le bilan que j’avais rendu aux pouvoirs publics qui subsidient l’OPRL pour la période 2003/2008, j’avais donné un chiffre : en cinq ans, le public de la Salle Philharmonique de Liège avait été multiplié par quatre !  Certes, on n’y propose pas que de la musique classique stricto sensu, mais c’est tout  de même la part essentielle de la programmation, croit-on sérieusement que les plus de 50.000 personnes qui fréquentent notre salle de concert dans une année sont des masochistes, des vieux barbons, et qu’ils ont été contraints et forcés d’assister à nos concerts et nos festivals?

Ce soir et ce week-end, je suis très fier, avec tous les musiciens et toute mon équipe, de proposer un festival réputé “difficile” parce que centré sur Debussy, qui fait encore “peur” au public paraît-il. Demandez aux courageux auditeurs/spectateurs qui ont bravé le froid sibérien de dimanche dernier ce qu’ils ont pensé des deux récitals Cassard/Chaplin de piano à 4 mains et à 2 pianos de Debussy! Sans doute ne connaissaient-ils pas pour beaucoup les oeuvres jouées, ils sont ressortis la tête dans les étoiles…

Faudrait-il que je dise pour attirer et convaincre ce fameux “grand public” dont on parle tant sans savoir s’il existe vraiment, que “Debussy ne fait pas mal”, que “l’essayer c’est l’adopter” ?

Le programme symphonique de ce soir est une pure merveille (l’OPRL et Paul Daniel ont fait des étincelles hier à Bruxelles), pourquoi hésiter? Tout le week-end consacré à la musique de chambre et aux mélodies est de la même eau, pourquoi s’en priver? www.oprl.be

About Jean-Pierre Rousseau

directeur général Orchestre philharmonique royal de Liège (Belgium) directeur France-Musique (1993-1999)
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3 Responses to Passion honteuse ?

  1. Bosse says:

    Bravo Monsieur Rousseau et merci pour Debussy.
    Denis Bosse

  2. Papageno says:

    Mais si c’est ringard le classique ! Personnellement ça ne m’empêche pas d’en écouter et d’en jouer sans honte et avec grand plaisir, mais soyons honnêtes: je ne vois pas comment la musique écrite il y a 100 ans et plus pourrait être autre chose que passée de mode.

    http://www.loiseleur.com/patrick/blog/index.php/post/2012/02/10/Plus-ringard-tu-meurs.html

  3. Franz says:

    Plus irritante encore que “musique classique”, l’expression “grande musique”, qu’on utilisait à Liège il y a encore trente ans, dans les familles qui n’avaient pas l’habitude de fréquenter la salle du “Conservatoire”. J’y ai traîné quelques copines de cours pour leur montrer qu’elles pouvaient pas avoir peur de cette musique. Mais tant qu’on trouvera des ingénieurs capables de soutenir l’opinion que le chef d’orchestre est inutile, il restera du boulot… Continuez !

    Au fait, l’appel ci-dessoous, non daté, est-il toujours ouvert ?
    http://www.opl.be/decouverte/activites-pedagogiques-copy-1/appel-a-projet.html

    Si réponse, à mon adresse e-mail, de préférence. Merci.

    Et je le redis : continuez.